Toumba Diakité : la fin d’un homme, pas la fin d’une histoire
Par Abdourahmane Condé
La mort du Commandant Aboubacar Toumba Diakité ne marque pas seulement la fin de la vie d’un ancien officier condamné dans le procès du 28 septembre 2009.
Elle marque également la disparition d’un acteur central d’un moment judiciaire qui restera, longtemps, un tournant dans l’histoire politique et judiciaire de la Guinée. Mais au-delà de sa condamnation ou de sa mort en détention, ce qui restera dans la mémoire collective, ce sont ses paroles lors du procès. Car ce procès n’a pas été seulement un procès de faits. Il a été un procès de parole, un procès de récits, un procès de mémoire et, d’une certaine manière, un procès de l’État guinéen lui-même.
Dans cette scène judiciaire, Toumba Diakité a occupé une place singulière. Il n’était ni un simple exécutant ni un chef d’État. Il évoluait dans cet espace intermédiaire où se prennent les décisions informelles, où circulent les ordres non écrits, où s’exerce le pouvoir réel dans de nombreux régimes militaires. C’est ce qui explique pourquoi ses déclarations étaient autant attendues.
Lorsqu’il déclare à la barre : « Dadis n’était plus le même ce jour-là », il ne se limite pas à une description psychologique. Il suggère que le 28 septembre 2009 n’était pas un événement improvisé par des soldats incontrôlés, mais un moment inscrit dans un contexte de pouvoir, de tension politique et dans une chaîne de commandement. Cette phrase simple a déplacé le débat du terrain vers le sommet de l’État.
De même, lorsqu’il explique : « On m’a nommé aide de camp, c’est-à-dire confident et conseiller direct du président », il rappelle que le pouvoir dans un régime militaire ne se situe pas seulement dans les institutions, mais dans la proximité personnelle avec le chef. Être aide de camp signifie souvent être à la fois militaire, conseiller, messager et exécutant. Cette phrase a été lue comme une description implicite du fonctionnement réel du pouvoir à l’époque.
Toumba Diakité ne s’est pas limité à parler de sa fonction ou des ordres reçus. L’une de ses déclarations les plus politiques et mémorables reste : « Le président choisissait ses hommes de manière discrétionnaire. Il doit en assumer la responsabilité. » Cette phrase dépasse le cadre judiciaire pour questionner le fonctionnement du pouvoir et la responsabilité politique. Elle pose une question majeure : comment un système de pouvoir produit-il la violence politique ?
Au cours du procès, certaines déclarations d’Aboubacar Toumba Diakité ont dépassé le cadre de sa défense personnelle pour prendre une dimension politique plus large. L’une des phrases qui a le plus marqué les observateurs reste sans doute : « Même le pouvoir en place doit en tirer les leçons, parce que tout pouvoir est éphémère. »
Cette phrase transforme le procès du 28 septembre en leçon politique pour l’ensemble de la classe dirigeante guinéenne. Elle dépasse la temporalité du procès pour interroger la manière dont le pouvoir est exercé et la responsabilité de l’État, soulignant la nécessité pour les dirigeants de tirer des enseignements de l’histoire politique du pays.
Dans ce cadre, le procès devient non seulement un moment judiciaire, mais aussi un moment de réflexion nationale sur l’exercice du pouvoir, la responsabilité des dirigeants et les conséquences de la violence politique.
Dans de nombreux procès politiques africains, les accusés se taisent ou se contentent de nier. Ici, au contraire, la parole de Toumba Diakité a été centrale. Ses déclarations ont permis de comprendre non seulement les faits, mais aussi le fonctionnement du pouvoir, les décisions militaires et la chaîne de responsabilité.
Sa mort aujourd’hui confère à ces paroles une dimension presque historique. Elles deviennent des archives politiques, des traces pour les historiens et politologues de demain. Ce qu’il a dit restera, et ce qu’il n’a pas dit restera aussi.
Au fond, Toumba Diakité aura été plusieurs personnes dans cette histoire : un acteur des événements du 28 septembre 2009 ; un accusé devant la justice, confronté à la responsabilité individuelle et collective ; et un narrateur d’une partie de l’histoire du pouvoir guinéen de cette période. Et dans l’histoire politique, ceux qui racontent les événements deviennent parfois aussi importants que ceux qui les ont décidés.
Malgré la gravité des faits, la condamnation et la prison, son nom restera associé non seulement au 28 septembre 2009, mais aussi au procès lui-même. Car il y a des événements qui marquent un pays, et il y a des procès qui marquent l’histoire politique d’un pays. Le procès du 28 septembre fait partie de ceux-là.
Et dans ce procès, Aboubacar Toumba Diakité restera, qu’on le veuille ou non, comme l’une des voix les plus marquantes de l’histoire judiciaire et politique guinéenne.

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