25 Mai 1963 Addis Abeba: Parlons-en, remémorons-nous !
Par Eric Thiam
L’analyse de la transition institutionnelle de l’Organisation de l’Unité Africaine (OUA) vers l’Union Africaine (UA) en 2002, au prisme des discours fondateurs de 1963, révèle un basculement doctrinal majeur : le passage d’un panafricanisme de libération et de souveraineté à un panafricanisme d’intégration économique et de gouvernance démocratique.
L’adoption de l’Acte constitutif de l’UA (Lomé, 2000) et son entrée en vigueur en 2002 à Durban marquent la synthèse historique, sinon la revanche tardive, des thèses débattues à Addis-Abeba.
I. La revanche posthume du fédéralisme de Nkrumah :
De la non-ingérence à la non-indifférence, le débat de 1963 opposait radicalement la vision d’une intégration supra-étatique immédiate (Kwame Nkrumah) au respect scrupuleux des frontières héritées de la colonisation (le groupe de Monrovia et la Charte de l’OUA).
En 2002, l’héritage de Nkrumah est partiellement réhabilité à travers plusieurs mutations structurelles :
Le principe de « non-indifférence » (Article 4h) :
Là où la Charte de l’OUA sacralisait le principe de non-ingérence — ce qui avait paralysé l’organisation face aux dictatures et aux guerres civiles (comme le formulaient implicitement Houphouët-Boigny et Fulbert Youlou en priorisant la paix intérieure des États) —, l’Acte constitutif de l’UA s’octroie le droit d’intervenir dans un État membre en cas de circonstances graves (crimes de guerre, génocide, crimes contre l’humanité).
L’architecture supranationale :
La création du Parlement panafricain, du Conseil de paix et de sécurité (CPS) et de la Cour africaine des droits de l’homme et des peuples matérialise l’abandon progressif du dogme de la souveraineté absolue au profit d’institutions à vocation continentale, se rapprochant de « l’action d’une Afrique unie » réclamée par Nkrumah.
II. L’opérationnalisation du pragmatisme économique :
L’écho de Bourguiba et Ahidjo.
En 1963, Habib Bourguiba (Tunisie) et Ahmadou Ahidjo (Cameroun) insistaient sur la nécessité de poser des fondations réalistes, de mobiliser les ressources matérielles et de combattre le sous-développement comme conditions de l’émancipation politique.
La transition vers l’UA consacre cette primauté de l’économie sur le tout-politique :
L’intégration par les blocs régionaux : Contrairement au saut fédéral de 1963, l’UA adopte une approche gradualiste (théorisée par Senghor et Sélassié) en s’appuyant sur les Communautés Économiques Régionales (CER) comme la CEDEAO ou la SADC. C’est ce modèle par étapes qui a mené à la concrétisation récente de la ZLECAf (Zone de libre-échange continentale africaine).
Le NEPAD et la fin de la dépendance : La création du Nouveau partenariat pour le développement de l’Afrique (NEPAD) répond directement à l’angoisse de Nkrumah de « se vendre aux impérialistes ».
Il s’agit d’une tentative endogène de formuler les besoins de développement du continent par les Africains eux-mêmes, pour sortir de l’asymétrie Nord-Sud dénoncée en 1963.
III. La permanence de la fierté et de la lutte contre les obstacles exogènes (Sékou Touré)
Le discours d’Ahmed Sékou Touré en 1963 mettait en scène la dignité des « fils authentiques » de l’Afrique réécrivant leur propre destin face à l’arbitraire de Berlin.
Cet héritage mémoriel et identitaire est le ciment idéologique de la transition de 2002 :
Le rejet des ingérences contemporaines : La transition vers l’UA s’est faite dans le contexte de la mondialisation post-Guerre froide.
Le refus des sanctions unilatérales occidentales, la doctrine de la « Renaissance africaine » portée par Thabo Mbeki (Afrique du Sud) et la condamnation systématique des coups d’État par l’UA (Article 4p) s’inscrivent en ligne droite de la quête d’une légitimité politique purement africaine formulée par Sékou Touré.
De la décolonisation politique à la décolonisation économique :
Si l’OUA a rempli la mission historique fixée par Bourguiba (paracheter la décolonisation, notamment avec la fin de l’apartheid en 1994), l’UA réoriente cette même énergie souverainiste vers les défis du millénaire : la souveraineté numérique, le changement climatique et le contrôle des ressources face aux nouvelles puissances globales.
La philosophie politique : Comment l’Afrique conçoit son union.
En 1963 (L’OUA) : Les pays africains venaient à peine de retrouver leur liberté.
Leur priorité absolue était de protéger leur jeune indépendance. Chaque État restait le seul maître chez lui, et l’organisation fonctionnait comme un club de discussion où l’on cherchait la coexistence pacifique sans bousculer les frontières.
En 2002 (L’Union Africaine) : L’Afrique change de cap. Elle accepte de partager une partie de sa souveraineté pour créer des institutions communes plus fortes.
L’héritage des pères fondateurs : C’est le point de rencontre idéal entre deux visions de 1963.
On a gardé la méthode prudente des dirigeants modérés (avancer pas à pas), mais on y a injecté le rêve du président ghanéen Kwame Nkrumah, qui voulait une Afrique unie et forte à l’échelle mondiale.
2. La sécurité continentale : Comment l’Afrique protège ses peuplesEn 1963 (L’OUA) : La règle d’or était la « non-ingérence absolue ».
Même si un gouvernement maltraitait sa population ou si une guerre civile éclatait, l’organisation s’interdisait d’intervenir au nom du respect des affaires internes de chaque pays. Cela a malheureusement paralysé l’Afrique face à plusieurs drames humanitaires. En 2002 (L’Union Africaine) : L’Afrique invente le principe de « non-indifférence ».
L’Union Africaine s’octroie désormais le droit légal d’envoyer des forces de paix ou d’intervenir dans un pays membre en cas de crise humanitaire majeure, de crimes de guerre ou de génocide.
L’héritage des pères fondateurs : C’est une réponse directe aux inquiétudes du président ivoirien Félix Houphouët-Boigny. Il répétait qu’aucun progrès n’est possible sans une paix durable.
L’Afrique a compris qu’elle devait s’armer juridiquement pour éteindre elle-même ses propres incendies.
3. Le moteur de l’intégration : Ce qui fait avancer le continentEn 1963 (L’OUA) :
Le moteur principal était la politique et la diplomatie. L’objectif numéro un était de libérer les derniers territoires encore sous domination coloniale ou sous le régime de l’apartheid.
En 2002 (L’Union Africaine) :
Une fois la libération politique achevée, l’économie et la démocratie deviennent les nouvelles priorités.
On ne parle plus seulement de frontières, mais de commerce, de routes, de monnaie commune, de marchés publics et de développement technologique.
L’héritage des pères fondateurs :
C’est la concrétisation de la vision du président tunisien Habib Bourguiba. Il affirmait dès 1963 que la vraie liberté ne serait totale que lorsque l’Afrique aurait gagné sa bataille contre la pauvreté, le sous-développement et la dépendance économique vis-à-vis de l’extérieur.
Conclusion :
L’Afrique du XXIe siècle face à ses nouveaux rendez-vous historiques. En définitive, la transition de l’Organisation de l’Unité Africaine vers l’Union Africaine montre que le rêve de 1963 ne s’est pas éteint : il s’est transformé pour coller aux réalités du monde moderne.
Les pères fondateurs avaient la lourde tâche de libérer le continent de la colonisation. Aujourd’hui, l’Afrique est politiquement libre, mais elle doit mener de nouvelles batailles décisives pour son avenir. L’idéal panafricain ne se joue plus seulement dans les sommets diplomatiques, il se mesure désormais à la capacité du continent à transformer ses défis actuels en opportunités historiques.
Le premier grand défi est celui de sa jeunesse.
Avec une population dont la moyenne d’âge est inférieure à 20 ans, l’Afrique possède la population la plus jeune de la planète. Cette vitalité démographique est une force incroyable, mais elle impose aux dirigeants de créer des millions d’emplois, de moderniser l’éducation et d’offrir des perspectives d’avenir pour éviter l’exil des talents.
Le deuxième levier est la révolution numérique. Des technologies mobiles au développement de l’intelligence artificielle, le numérique permet à l’Afrique de sauter des étapes de développement. Les jeunes entrepreneurs africains connectent les campagnes, inventent la finance de demain et créent des solutions locales. Ce dynamisme montre que le continent n’est plus un simple consommateur, mais un acteur majeur de l’innovation mondiale.
Enfin, le défi le plus urgent reste le changement climatique. Bien qu’elle soit le continent qui émet le moins de gaz à effet de serre, l’Afrique en subit les conséquences les plus violentes, entre sécheresses au Sahel et inondations ailleurs.
Pourtant, grâce à ses forêts du bassin du Congo et son potentiel immense en énergies renouvelables (solaire, hydroélectricité), l’Afrique détient une grande partie des solutions pour la planète.
Soixante ans après Addis-Abeba, la question n’est donc plus de savoir si l’Afrique peut s’unir, mais comment elle utilisera son unité pour devenir le moteur économique et écologique du XXIe siècle.
Les pères fondateurs ont tracé la voie de la liberté ; il appartient désormais aux nouvelles générations d’écrire le chapitre de la prospérité.

0 Commentaires
Publiez le 1er commentaire pour cet article !