Pourquoi l’Allemagne est encore embarrassée par son passé colonial en Namibie

Pourquoi l’Allemagne est encore embarrassée par son passé colonial en Namibie
0 commentaires, 30 - 8 - 2018, by admin

Mercredi, à Berlin, le pays remettait à la Namibie des restes humains de membres des tribus Héréro et Nama, exterminés au début du vingtième siècle par les forces coloniales allemandes. Mais si l'Allemagne reconnaît depuis peu sa responsabilité dans ce génocide, elle n'a pas encore présenté ses excuses officielles à la Namibie.
Pour la troisième fois, l’Allemagne a restitué des restes humains à la Namibie. 27 très précisément, dont 19 crânes, volés par les forces coloniales allemandes lors du massacre des Héréros et des Nama entre 1904 et 1908 - le premier génocide du XXe siècle. Ces ossements avaient été emmenés en Allemagne afin de faire l’objet d’expériences scientifiques racistes. Ces restes viennent d’être officiellement rendus à une délégation namibienne. La cérémonie a eu lieu mercredi, au Französicher Dom à Berlin. La plupart des dépouilles provenaient de la collection anthropologique de la clinique universitaire berlinoise de la Charité.

Avec ces restitutions ressurgit la question du passé colonial de l’Allemagne. Occupation, spoliations et exterminations : en Namibie, 60 000 Héréros et environ 10 000 Nama ont été massacrés entre 1904 et 1908. Privés de leurs terres et de leur bétail, les Héréros s’étaient révoltés en 1904 contre les colons. Envoyé pour mater la rébellion, le général allemand Lothar von Trotha avait ordonné leur extermination. Les Nama se sont soulevés un an plus tard et ont subi le même sort. Pendant quatre ans, les colons allemands ont employé des techniques génocidaires : massacres de masse, exil forcé dans le désert et camps de concentration.
Plus de cent ans plus tard, la Namibie attend toujours des excuses officielles. En 2016, l’Etat allemand a fini par reconnaître sa responsabilité dans les massacres. Mais les excuses se font attendre. Et le ministère des Affaires étrangères allemand, dans les communications destinées à la presse, se garde bien d’employer le terme «génocide». «Des réparations, une reconnaissance et des excuses» sont pourtant les conditions d’une normalisation des relations diplomatiques entre l’Allemagne et la Namibie, a rappelé la ministre namibienne de la Culture Katrina Hanse-Himarwa, lundi soir à Berlin.
Mercredi, des militants Héréros et Nama ont protesté devant le Französicher Dom. Ils estiment les amendements allemands trop timide. Ils attendent également des réparations financières, ce que l’Allemagne refuse de verser jusqu’ici. Fin juillet, l’Etat allemand a plaidé à New York l’annulation d’une procédure judiciaire lancée par les tribus Nama et Héréros.
«Ce n'est que le début»
«Les restitutions ne sont pas la fin, ce n’est que le début», disait mercredi le militant héréro Israel Kaunatjike, de l’association «Pas de prescription pour les génocides», au journal Die Tageszeitung. Ajoutant : «Je ne comprends pas pourquoi cette cérémonie se passe dans une église. Ces êtres humains, dont les ossements ont été amenés ici, n’étaient pas chrétiens. Ils ont été assassinés et l’Église était impliquée». Les militants auraient préféré une cérémonie dans un lieu plus officiel, par exemple au Bundestag.

Les discussions concernant le passé colonial de l’Allemagne ne se concentrent pas uniquement autour de la restitution de restes humains. L’inauguration du forum Humboldt, à Berlin, fait également polémique. Cet ancien château prussien deviendra en 2019 un musée abritant des œuvres provenant de cultures non-européennes. La question de l’origine des biens culturels qui y seront exposés est pour l’instant loin d’être transparente: «D’où viennent ces objets ? Pour l’instant, il n’y a pas de discussions sur le sujet», disait récemment à Libération Christian Kopp, de l’association Berlin Postkolonial.
Un point de vue partagé par l’historienne Bénédicte Savoy. À l’été 2017, elle démissionnait avec fracas du conseil consultatif du Forum. Interrogée par la Süddeutsche Zeitung juste après son départ, elle ne mâchait pas ses mots : «Le Forum Humboldt, disait-elle, est basé sur 300 ans de collections, avec toutes les abominations et les espoirs qui viennent avec. C’est nous, c’est l’Europe. Il y a donc des choses à faire avec ça, si ce n’était pas recouvert par une chape de plomb, comme si l’on recouvrait des déchets nucléaires pour être bien sûr que rien ne s’en échappe. Le Forum Humboldt est comme Tchernobyl».
Un seul débat a réellement émergé ces derniers mois : celui sur la décolonisation du nom des rues. Il existe encore, notamment à Berlin, des endroits portant le nom de colonisateurs, singulièrement dans le quartier de Wedding. Mais sur ce point, les militants de l’association Berlin Postkolonial ont récemment remporté une victoire. Le Sénat de Berlin, malgré l’opposition des démocrates-chrétiens de la CDU, des Libéraux du FDP et de l’AfD (extrême droite), devrait rebaptiser quatre rues du «quartier africain» de Wedding. Un quartier surnommé «africain», non pas parce que ses habitants seraient issus de certains pays d'Afrique ; mais parce qu’à la veille de la Première guerre mondiale, l’entrepreneur Carl Hagenbeck projeta d’y installer un parc abritant des êtres humains et des animaux venus du continent africain. Un projet raciste que la guerre empêcha de mener à terme.
Des rues rebaptisées à Berlin
À Wedding, donc, plusieurs rues portent encore le patronyme d’anciens colonisateurs. Petersallee, par exemple, pour Carl Peters, fondateur de l’Afrique allemande de l’Est, l’actuelle Tanzanie. Juste à côté, on trouve la place Nachtigal - du nom de Gustav Nachtigal, qui avait notamment annexé en 1884 le Cameroun et le Togo. Et aussi la rue Lüderitz - d’après Adolf Lüderitz, fondateur de l’Afrique allemande du sud-ouest, en Namibie. À leur place, les plaques devraient porter les noms de personnalités ayant combattu l’occupation coloniale allemande: Rudolf Manga Bell, héros de l’indépendance camerounaise; Anna Mungunda, résistante Herero à l’occupation; Cornelius Frederiks, chef des Nama; ou encore Maji-Maji, nom donné au soulèvement de tribus d’Afrique orientale contre les autorités coloniales.

Mais tout cela ne se passe pas sans heurts. La rebaptisation des rues a bien été votée en avril, mais elle rencontre une certaine résistance locale, et sa mise en place est retardée. Mnyaka Sururu Mboro, de l’association Berlin Postkolonial, organise régulièrement des visites guidées du quartier africain afin d'en expliquer l'histoire. Parce qu’il est une figure connue, et qu’il symbolise médiatiquement le combat pour la rebaptisation des rues, il se heurte régulièrement à l’hostilité des riverains. Une vieille dame du quartier, l’air courroucé, s’est ainsi avancée vers lui, l’interrompant dans son exposé, et lui demandant de ne pas changer le nom de Petersallee, en criant : «Il a combattu les nazis !».
Elle ne parlait pas du même M. Peters. En 1986, pour éviter d’avoir à rebaptiser la Petersallee, les autorités politiques avaient en effet trouvé une astucieuse parade. Cette rue ne rendrait donc plus hommage à Carl Peters, colonisateur célèbre pour ses exactions envers les populations locales… Mais à un homonyme, un certain Hans Peters, politicien chrétien-démocrate qui s’est en effet opposé aux nazis. Petit à petit, les choses évoluent pourtant. Le contrat de coalition entre la CDU de Merkel et les sociaux-démocrates signé au printemps dernier évoque ainsi, pour la première fois, l'idée d'un travail de mémoire sur «l'histoire coloniale» du pays.
Juste avant la remise des ossements à la Namibie, la secrétaire d’Etat chargée de la politique culturelle au sein des Affaires étrangères, Michelle Müntefering, estimait que l’Allemagne a «encore fort à faire» pour assumer son passé colonial.
«Il y a dix ans, ces questions ne suscitaient pas autant de débats, analyse Christian Kopp, de l’association Berlin Postkolonial. L’Allemagne, absorbée par son travail de mémoire sur la deuxième guerre mondiale, ne prêtait que peu d’attention à la question coloniale. Et on se défaussait sur les voisins, avec des arguments comme "Regardez la France ou la Grande-Bretagne, c’était bien pire"».
Source: Libération

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