Jean Marie Doré : la mort de l'éloquence ambivalente

Jean Marie Doré : la mort de l'éloquence ambivalente
0 commentaires, 30 - 1 - 2016, by admin

Par Abdoulaye Condé, à Rubavu ( Rwanda )
La nouvelle du décès, ce vendredi 29 janvier 2016, du président fondateur de l'UPG marque la fin d'une epoque et provoque un grand vide sur la scène nationale politique.
Opposant, dignitaire, traître, opportuniste, Jean Marie Doré a été crédité ou accablé de tous les titres et superlatifs.
A vrai dire, "l'arrière petit fils de Soumahoro Kante" , comme il aimait se présenter dans des situations difficiles politiques, était simplement insaisable, difficile sinon impossible à cataloguer. C'était un homme libre très près de ses intérêts qu'il savait défendre dans toutes les circonstances.
Sur ce tableau et incontestablement, Jean Marie Doré a été l'homme politique Guinéen le plus percutant de la génération des leaders des premiers partis agréés le 03 avril 1992.
J'ai eu souvent l'occasion de discuter avec le leader politique que j'ai interviewé pour la première fois, en 1992, à bord d'une des défuntes compagnies aériennes Guinéennes sur le trajet Conakry - N'Zerekore où il allait prendre date quelques semaines seulement après la légalisation des partis politiques et marquer déjà son territoire politique, son fief.
Durant ce parcours de près de 2 heures, je découvre un homme qui révèle être, au sens Africain surtout Guinéen de la famille, un oncle pour avoir eu avec mon feu père des relations soudées et très fraternelles quand tous les deux exerçaient de hautes responsabilités administratives à Fria dans les années 1960. Je découvre aussi un chef de parti familier ou connaissant très bien les leaders perçus comme les adversaires les plus sérieux du président général Lansana Conte: Bah Mamadou de l'UNR, Siradiou Diallo du PRP et Alpha Conde du RPG.
J'admire surtout un homme de grande culture.
C'était la toute première interview d'une série innombrable publiée de 1992 à 2009 dans la "Nouvelle Tribune , d'autres journaux et nombreux sites. A chaque sollicitation, volontier, le leader de L'UPG s'est prêté à mes questions et à celles de mes reporters.
Ambivalant, Jean Marie Doré, par intermittence, a été à la fois allié et adversaire et du président Lansana Conte et de ses opposants.
Même Siradiou Diallo, qui a été son plus grand ami parmi tous les hommes politiques Guinéens, n'a pas échappé aux foudres de Jean Marie Doré.
En 2002, contre l'avis des autres leaders de partis d'opposition, le duo Jean Marie Doré - Siradiou Diallo décide d'aller aux législatives. Mais, quand les résultats de ce scrutin, tenu le 02 juin 2002, jour de la finale de la Coupe du monde entre le Brésil et l'Italie à Yokohama au Japon, donnent 20 sièges à l'UPR et 2 à L'UPG, Jean Marie Doré croit avoir été trahi par son ami Siradiou Diallo désormais soumis aux phillipques du leader de L'UPG.


Avec Bah Mamadou, l'autre leader percutant, les rapports sont restés inconstants vacillant entre le pacifisme et les confrontations verbales guerrières. Pourtant les deux leaders politiques se ressemblaient dans le courage qu'ils dégageaient affronter
Si beaucoup l'accusaient d'être un pion du général Lansana Conte qu'il reconnaissait comme "un grand chef militaire", il savait pourtant se montrer plus pertinent dans les critiques et attaques contre le régime de ce dernier notamment à l'assemblée nationale où les interventions de Jean Marie Doré ne laissaient nul indifférent et peu des multiples ministres du régime Conte osaient réagir à ses sorties.

Au plus fort de la crise entre le régime et lui, Jean Marie Doré, colérique et toujours inspiré, s'insurge dans une interview, publiée dans "La Nouvelle Tribune", par cette métaphore : " Le Mont Nimba est plus haut que le Mont Kakoulima", en réaction à une incarcération en 2004 provoquée elle même par des déclarations publiques du leader de L'UPG jugées d'offense au président de la République. Pour le leader de L'UPG, il s'agissait clairement de dire au Président Conte (natif de Dubreka où se trouve le Mont Kakoulima )qu'il ne peut faire taire Jean Marie Doré (originaire de Lola ceinturé par le Mont Nimba, le plus grand en Guinée ).
Il n'a pas supporté la faillite de son entreprise "Entrat international" en 1992 qu'il a toujours qualifié de manoeuvre politicienne imputée au régime du général Lansana Conte pour, dit il, casser son élan politique.
Et pourtant de tous les opposants, il a été le plus proche du président Lansana Conte et des dignitaires de son régime. Critique, la journée, visiteur le soir, il n'était pas rare de croiser Jean Marie Doré dans les bureaux ministériels ou au Palais présidentiel.
Il n'a pas supporté la déclaration de politique générale de Sidya Toure, quand, en juillet 1996, le nouveau Premier ministre du général Lansana Conte a affirmé : " Je suis l'ami des quatre principaux leaders politiques Guinéens ( Aboubacar Sompare du PUP, Alpha Condé du RPG, Siradiou Diallo du PRP et Bah Mamadou de l'UNR )". Considérant le mot "principal" comme un mépris pour son parti et lui-même, Jean Marie Doré, à contre courant de l'opinion enthousiasmée par le nouveau Premier ministre, livra une farouche guerre à Sidya Touré jusqu'à son départ du gouvernement en 1999.
Les deux hommes se réconcilient dans les années 2000 et devinrent des alliés dans le FRAD avec Alpha Conde, Bah Mamadou et Siradiou Diallo.


Avec l' actuel président de la Republique, Alpha Conde, les relations n'ont pas été si simples. Au contraire, elles ont été très compliquées, tendues voire conflictuelles, pendant des années, avant, au finish, de s'apaiser, se normaliser et devenir un soutien politique décisif pour Alpha Conde. De l'animosité à la complicité résumé, on pourrait ainsi résumer les rapports entre Alpha Conde et Jean Marie Doré.

D'abord, après la légalisation des partis et suite à la brouille de leadership entre les co-fondateurs de l'UPG et lui, Jean Marie Doré a très mal apprécié le depart du parti de Momory Camara (ancien gouverneur de la BCRG) et Claude Kaury Koundiano (actuel président de l'assemblée nationale ) et leur adhésion au RPG.
Ensuite, Jean Marie Doré qui a voulu faire de la région forestière son fief électoral a estimé Alpha Conde, dont le bastion politique est à ses yeux la Haute Guinée, comme " un voisin séparé par de milliers de kilomètres ".

Constatant que le leader du RPG n'epouse pas ou n'accepte pas cette configuration politique atypique qui ne semble guère lui convenir, croyant d'ailleurs la forêt comme sa vraie base, Jean Marie Doré s'installe dans une adversité souvent épique contre le leader du RPG qu'il ne tolerait pas de présenter des candidats lors des élections locales dans les circonscriptions de la région forestière. Finalement, c'était un adversaire qui était en face de lui. A cet effet, il se ptecipitait souvent à reconnaître l'annonce des résultats consacrant le PUP ou le président Lansana Conte. Une façon de contrecarrer les dénonciations et protestations des autres leaders.
En 1993 et 1998, il n'a eu aucune peine à reconnaître les résultats proclamant le président Conte. En 1993, il noue avec Ahmed Tidjane Cisse, à l'époque numéro 2 du RPG une amitié amenant ce dernier dans une sorte de compromission jusqu'à la reconnaissance des résultats de la présidentielle du 19 décembre 1993 en faveur du général Lansana Conte contrairement à la position officielle publique du parti et de son leader Alpha Conde. C'était le début de la crise entre Alpha Conde et Ahmed Tidjane Cisse soldée par la démission du numéro 2 dramaturge salarié non sans avoir, avec d'autres responsables du parti, renter de faire imputer au secrétaire général du RPG, Alpha Conde la paternité d'un complot imaginaire contre le président Lansana Conté.

En1998, après une longue accalmie pacifique caractérisée par un réchauffement des relations entre les deux leaders et les deux partis politiques, Jean Marie Doré crut remplacer Alpha Conde et porter l'étendard du RPG aussi à la présidentielle du 14 décembre de l'année en question. Mais, le retour le 1er décembre du candidat du RPG à Conakry pour mener campagne, relançait à nouveau les hostilités.

Sans se réjouir publiquement de l'arrestation du leader du RPG à pinet, Jean Marie Doré a été le seul homme politique Guinéen de l'opposition à s'abstenir de toute condamnation ou de demande de libération de l'opposant candidat.
Alors que beaucoup de cadres du RPG, ignorant que l'amitié entre leur leader et celui de L'UPG était déjà rompue suite à ce retour d'alpha Conde, espéraient que Jean Marie Doré, reçu quelques jours après la proclamation des résultatsde la présidentielle par le général Lansana Conte dont il a reconnu la victoire et félicité, allait plaider la cause du pensionnaire de la prison centrale de Coronthie, il déclara son refus d'évoquer " un sujet que je ne maîtrise pas ", une façon éloquente de manifester sa nouvelle ancienne position à l'égard de son "voisin adversaire".


Après le forcing constitutionnel de 2001, surtout les législatives de 2002 qui ne lui valurent que deux sièges et la présidentielle de trop de 2003 pour le général président malade, Jean Marie Doré s'inscrit enfin dans une résolue opposition au régime au sein du FRAD ( Front Républicain pour l'Alternance et la Démocratie ). Dans cette alliance, il enterre definitivement la hache de guerre et développe avec tous les autres leaders notamment Alpha Conde des relations amicales, fraternelles et politiques très soudées résistant à toutes les intempéries.

Le FRAD initie des actions contre le régime et s'associe activement aux mouvements sociaux de 2006 et 2007 contraignant le président Lansana Conte à accepter la nomination d'un premier ministre, chef du gouvernement sur une liste de 5 personnalités.
Comme l'ensemble de la classe politique, toutes tendances confondues, Jean Marie Doré ne digère pas la nomination de Lansana Kouyate proposé par le mouvement syndical. Ils perçoivent déjà en ce Premier ministre célébré par les populations " un danger politique" qu'il faut freiner et empêcher de travailler. Dans ce rôle, Jean Marie Doré s'avérera plus percutant et alimente des attaques quasi quotidiennes virulentes contre Lansana Kouyate .
Après la " chute" , en mai 2008, de ce Premier ministre remplacé par Ahmed Tidjane Souare, Jean Marie Doré a droit à sa part du gâteau gouvernemental. Il désigne Papa Koly Kourouma qu'il fait nommer ministre de l'environnement dans un "gouvernement de large ouverture".
Mais, peu après avec la prise du pouvoir parle CNDD en décembre 2008, il noue d'ecellentes relations avec le président du PEDN sur lequel désormais il a radicalement changé de discours en qualifiant Lansana Kouyate "un homme de grande valeur" Cependant, Premier ministre de la Transition en 2010, Jean Marie Doré, dont le statut d'arbitre ne permettait pas d'être ni candidat ni partisan pour un autre, oeuvre discrètement mais efficacement pour la victoire de son ami et allié, candidat de la coalition Arc - en - ciel au 2ème tour de la présidentielle. Et malgré ses fracassantes déclarations et menaces de rejoindre les alliances contre le président de la République, il s'est toujours gardé de franchi la ligne rouge et s'est encore illustré dans la campagne pour la réélection du président Alpha Conde à la présidentielle du 11 octobre 2015.
Homme libre, percutant et pertinent, l'ambivalence de Jean Marie Doré ne souffrait d'aucune ambiguïté. Ses prises de position tranchées, bien que variables en fonction de ses intérêts, étaient d'une clarté nette. C'était ça Jean Marie Doré, tres facile à cerner s'il est oui ou non avec vous.
Leader charismatique, ancien Premier ministre, qui sut assumer ses responsabilités, son décès plonge la Guinée dans un deuil national que l'ensemble de la classe politique et le pouvoir public doivent lui reconnaître.
VEUILLE ALLAH, NOTRE CRÉATEUR, accorder à Jean Marie Doré une demeure dans son éternel paradis. Amen

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