Axe Brazzaville-Malabo: comment Alpha Condé tente d'exister et de surmonter la terrible épreuve de l'exil ?
Par Minkael Barry
Malgré la dissolution officielle de son parti par les autorités de Conakry, son âge avancé et les ouragans judiciaires qui le guettent, l’ancien président guinéen multiplie les offensives diplomatiques depuis l’Afrique centrale.
Entre les réseaux de Brazzaville, les médiations en RDC, les rencontres de haut niveau et les égards de Malabo, l’octogénaire réactive patiemment ses connexions pour peser sur l’avenir de la Guinée. Comme le dit un vieil adage africain, « on ne mesure pas la profondeur d’un fleuve avec les deux pieds » et c’est peut-être cette prudence calculée qui guide, depuis l’exil, la dernière bataille politique d’Alpha Condé.
Cinq ans après le coup d’État militaire du 5 septembre 2021 qui l’a chassé du palais Sékhoutouréya sans préavis, Alpha Condé refuse d’admettre la fin de son histoire politique. L’homme qui, durant un demi-siècle, avait fait de la persévérance sa marque de fabrique, semble aujourd’hui appliquer à lui-même la sagesse de ses ancêtres : « la patience est un arbre dont la racine est amère, mais dont les fruits sont doux ». Alors que le Ministère de l’Administration du Territoire et de la Décentralisation (MATD) a porté un coup stratégique à son appareil en prononçant la dissolution du Rassemblement du Peuple de Guinée (RPG-Arc-en-ciel), l’ancien chef d’État fait preuve d’une capacité de résistance singulière, presque insoumise au poids des années et des revers.
Dépossédé de sa machine électorale à Conakry, c’est désormais depuis l’étranger que le « Professeur » de la Sorbonne mène son combat, transformant la perte de son parti en une stratégie de contournement diplomatique aussi patiente que méthodique. Car si l’on ne peut plus frapper à la porte de devant, encore faut-il savoir, comme le veut la sagesse populaire, que « lorsqu’une porte se ferme, il reste toujours une fenêtre entrouverte ».
Depuis sa nouvelle position à Brazzaville, l’ancien président a considérablement intensifié ses contacts. Dans la capitale congolaise où il est installé depuis avril dernier, sous le patronage attentif de son ami historique Denis Sassou Nguesso lui-même vétéran incontesté de la scène politique continentale, Alpha Condé reçoit, écoute et consulte à un rythme soutenu, tissant patiemment un maillage relationnel qui dépasse largement les frontières guinéennes.
Il y aurait notamment rencontré l’opposant congolais Martin Fayulu, figure de la contestation face au pouvoir de Kinshasa, ainsi que le cardinal Fridolin Ambongo, archevêque de Kinshasa et voix morale influente de la sous-région, dont l’oreille attentive aux affaires politiques centrafricaines n’est plus à démontrer.
Plus marquant encore, Alpha Condé a été reçu à plusieurs reprises par le président Félix Tshisekedi, aussi bien dans la capitale de la République démocratique du Congo qu’en marge des déplacements du chef de l’État congolais dans la sous-région signe que, loin d’être relégué au rang de simple exilé, l’ancien président guinéen continue d’être traité avec les égards dus à uun homme ‘État sollicité, malgré la disgrâce qui l’a frappé chez lui.
Ce ballet diplomatique s’étend jusqu’à Malabo, où ses apparitions aux côtés de Teodoro Obiang Nguema Mbasogo lui offrent la vitrine symbolique d’un homme d’État qui refuse le statut d’exilé anonyme. Chaque photo, chaque poignée de main, chaque table d’honneur devient ainsi un acte politique en soi, une manière de rappeler à ses compatriotes comme à ses adversaires que le vieux lion, s’il a perdu sa tanière, n’a pas pour autant perdu ses griffes.
Derrière cette hyperactivité continentale, une obsession intacte demeure : revenir en Guinée. Selon un proche cité par Jeune Afrique, la perspective d’un retour sur sa terre natale « l’habitera jusqu’à son dernier souffle ».
À 88 ans, le vétéran de la politique guinéenne reste habité par le sentiment d’une injustice historique, une blessure que le temps, loin de refermer, semble au contraire avoir cautérisée dans une détermination presque inébranlable.
Alpha Condé considère en effet que son troisième mandat, obtenu en 2020 au terme d’une révision constitutionnelle contestée et ensanglantée, a été brutalement interrompu par Mamadi Doumbouya. Il n’a jamais renoncé à l’idée d’achever ce qu’il regarde comme un « mandat inachevé », estimant détenir seul la légitimité issue des urnes une conviction chevillée au corps, que ni l’exil ni l’âge ne semblent avoir entamée.
Toutefois, la concrétisation de ce rêve de reconquête se heurte à un mur de réalités judiciaires et politiques quasi infranchissables, rappelant cette autre vérité africaine selon laquelle « ce n’est pas parce que le crocodile a de bonnes dents qu’il peut mordre le soleil ».
À Conakry, les autorités ont méthodiquement verrouillé tout canal de retour. L’ancien président fait l’objet de lourdes poursuites engagées par la justice guinéenne. Le parquet général de Conakry visait en effet Alpha Condé et une vingtaine de ses anciens dignitaires pour des faits présumés de « crimes de sang », assassinats, tortures et atteintes aux droits humains commis lors de la répression des manifestations sociopolitiques entre 2019 et 2020 un dossier lourd, aux ramifications multiples, qui continue de peser comme une épée de Damoclès sur toute perspective de retour apaisé.
S’y ajoutent les enquêtes ouvertes par la Cour de répression des infractions économiques et financières (CRIEF), visant des soupçons de corruption et de détournement de deniers publics sous sa présidence autant de fronts judiciaires qui, cumulés, dessinent un chemin de croix pour quiconque ambitionnerait un retour en grâce dans le paysage politique national.
À ces verrous juridiques s’ajoute le poids inexorable du temps. À un âge où la plupart des dirigeants politiques se retirent des affaires publiques pour laisser place à la génération montante, la détermination physique d’Alpha Condé surprend autant qu’elle interroge les observateurs sur la faisabilité réelle d’un nouvel acte politique sur le terrain guinéen. Certains y voient l’ultime sursaut d’un homme refusant de quitter la scène sans un dernier mot ; d’autres, la preuve que la soif du pouvoir, une fois goûtée, ne s’éteint jamais tout à fait.
Pourtant, réduire son activisme à une simple illusion de vieillard nostalgique serait mal connaître l’animal politique qu’est resté Alpha Condé, rompu depuis un demi-siècle aux arcanes du pouvoir et de l’opposition. Conscient que son retour physique au pouvoir relève de l’équation quasi impossible, Alpha Condé utilise son carnet d’adresses continental patiemment constitué au fil de décennies de vie politique panafricaine pour se rendre indispensable dans la résolution des crises de la sous-région.
En occupant le terrain diplomatique, il cherche avant tout à peser sur les termes d’une future négociation : forcer peut-être Conakry à composer avec son ombre, obtenir la libération de ses anciens ministres détenus à Conakry et garantir, au minimum, les conditions d’un retour sécurisé dans son pays.
En somme, cette débauche d’énergie diplomatique se heurte cependant à une réalité têtue : le rapport de force sur le terrain reste, à ce jour, entièrement à l’avantage de Conakry.
Aussi influent soit son carnet d’adresses continental, Alpha Condé ne dispose plus d’aucun levier concret à l’intérieur du pays ni parti légal, ni relais médiatique, ni base militante organisée. Les chefs d’État qui le reçoivent avec égards à Brazzaville ou à Malabo n’ont, par ailleurs, ni l’intention ni les moyens d’exercer une quelconque pression sur les autorités guinéennes en sa faveur, la realpolitik régionale primant généralement sur la solidarité personnelle entre chefs d’État déchus et en exercice. Tant que la Cour de répression des infractions économiques et financières et le parquet général de Conakry maintiendront leurs poursuites, tout retour d’Alpha Condé s’apparentera moins à une reconquête qu’à une reddition judiciaire.
( Avec Leverificateur, partenaire de Nouvelledeguinee )

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