Un appel à la cohérence de notre mémoire nationale
Par Aliou Barry
À chaque fois que je parcours les rues de notre capitale et que j’observe les frontons de nos édifices publics, je ne peux m’empêcher de m’interroger sur le message que nous envoyons à nos enfants. Les noms que nous gravons sur le marbre de nos universités, de nos stades et de nos palais ne sont pas de simples étiquettes administratives. Ils sont le reflet de nos valeurs, la boussole de notre jeunesse et le socle de notre dignité.
Aujourd’hui, je lance un appel solennel pour une véritable « salubrité mémorielle ». Je plaide pour que nous rendions à nos icônes la place qu’elles méritent, là où leur génie a brillé.
Comment ne pas voir l’évidence ?
L’université, temple du savoir, se doit de porter le nom de Camara Laye. Cet enfant de Kouroussa a porté l’âme guinéenne au panthéon de la littérature mondiale. En faisant de l’Université de Sonfonia l’Université Camara Laye, nous disons à chaque étudiant que l’intelligence et la plume sont les plus nobles des conquêtes.
Camara Laye (1928-1980) est l’une des figures de proue de la littérature africaine d’expression française. Originaire de Kouroussa, en Haute-Guinée, il suit des études techniques en France avant de se consacrer à l’écriture. Son premier roman, « L’Enfant noir » (1953), est un chef-d’œuvre autobiographique qui a marqué l’histoire littéraire mondiale en dépeignant avec une nostalgie lumineuse et une grande dignité les traditions, les valeurs spirituelles et la vie quotidienne en Guinée. Ce texte, devenu un classique étudié dans les écoles du monde entier, a contribué à donner une voix et une identité culturelle forte à l’Afrique à l’aube des indépendances.
Au-delà de son succès littéraire, Camara Laye a été un intellectuel engagé et un haut fonctionnaire avant que les remous politiques ne le contraignent à l’exil au Sénégal. Son œuvre, qui comprend également des titres majeurs comme « Le Regard du Roi » ou « Dramouss », se distingue par un style d’une grande finesse et une quête permanente de vérité humaine. En alliant la maîtrise des lettres à ses racines africaines, il est devenu le symbole de l’excellence intellectuelle guinéenne, faisant de lui un modèle intemporel pour la jeunesse et un pilier de la mémoire culturelle du continent.
Dans ce même élan, je propose que le Palais du Peuple soit désormais dédié à l’illustre Fodéba Keïta (1921-1969), une figure monumentale de la culture et de la politique guinéenne, dont le génie a servi de fer de lance à l’affirmation de l’identité africaine bien avant l’indépendance. Écrivain, musicien et chorégraphe visionnaire, il fonde en 1948 à Paris les « Ballets Africains », la première compagnie de danse professionnelle du continent. À travers ce projet ambitieux, il entreprend de codifier et de moderniser les arts traditionnels pour les porter sur les plus grandes scènes mondiales.
En transformant les danses et rythmes ruraux en un spectacle d’une élégance et d’une technicité inédites, il a brisé les stéréotypes coloniaux et imposé le respect de la culture africaine à l’échelle internationale. Son apport à l’indépendance de la Guinée est indissociable de son action culturelle, qu’il concevait comme un acte de résistance et de décolonisation mentale.
Pour Fodéba Keïta, la réappropriation des arts était le préalable indispensable à la souveraineté politique. À travers ses poèmes militants, tels que « Aube africaine », il a dénoncé les injustices du système colonial et éveillé les consciences. Proche des leaders du mouvement d’émancipation, il a mis son réseau et son influence au service du Parti Démocratique de Guinée (PDG), faisant des Ballets Africains un outil de diplomatie culturelle avant l’heure, prouvant au monde la maturité et la dignité de la nation guinéenne en marche vers sa liberté.
Après l’accession à la souveraineté en 1958, il devient l’un des piliers de l’État guinéen, occupant des fonctions ministérielles stratégiques, notamment à l’Intérieur et à la Défense. C’est sous son impulsion que la Guinée a structuré sa politique culturelle nationale, faisant du pays un épicentre artistique du continent. Bien que son parcours se soit tragiquement achevé dans les remous politiques de l’époque, son héritage demeure immense : les Ballets Africains continuent de porter son empreinte, et il reste l’homme qui a su démontrer que la culture était le socle indestructible de la dignité d’un peuple. Lui donner le nom du Palais du Peuple serait l’hommage ultime au bâtisseur de l’imaginaire national guinéen.
Le sport ne saurait être en reste. Notre plus grand stade doit porter le nom de celui qui a atteint le sommet de l’Olympe africain : Chérif Souleymane. Unique Ballon d’Or de notre histoire, il incarne cette Guinée victorieuse et disciplinée que nous aspirons à redevenir. Honorer cette légende de son vivant, c’est transformer une enceinte sportive en un foyer d’inspiration pour tous nos futurs champions. Chérif Souleymane est une légende vivante du football africain et le symbole absolu de l’âge d’or du sport guinéen.
Milieu de terrain offensif d’exception, doté d’une vision de jeu hors du commun et d’une élégance technique rare, il a été le maître à jouer du mythique Hafia Football Club de Conakry. Son talent a permis à son club de dominer le continent de manière hégémonique, remportant trois fois la Coupe d’Afrique des clubs champions en 1972, 1975 et 1977. En 1972, il atteint le sommet de la reconnaissance individuelle en devenant le premier, et à ce jour l’unique Guinéen à remporter le Ballon d’Or Africain, confirmant son statut parmi les plus grands joueurs de l’histoire du football mondial. Au-delà de son immense succès en club, Chérif Souleymane a été le pilier indéboulonnable du Syli National, participant activement aux plus grandes heures de la sélection guinéenne. Il fut notamment l’un des grands architectes du parcours mémorable de la Guinée lors de la Coupe d’Afrique des Nations 1976 en Éthiopie, où l’équipe termina vice-championne continentale.
Sa capacité à dicter le rythme du match et son sens du leadership sur le terrain ont fait de lui un modèle de patriotisme sportif, portant les couleurs du drapeau rouge-jaune-vert avec une dignité et une efficacité qui ont forcé le respect de tout le continent. Après avoir raccroché les crampons, il a continué à servir le sport guinéen avec une fidélité exemplaire, occupant des fonctions stratégiques de sélectionneur et de Directeur Technique National.
Contrairement à beaucoup d’icônes qui s’éloignent de la formation, il a consacré son expertise à l’encadrement des nouvelles générations, prônant la discipline et la rigueur comme clés du succès. Aujourd’hui, il demeure le patriarche et la mémoire vivante de notre patrimoine sportif. Lui dédier le plus grand stade du pays ne serait pas seulement un hommage à ses exploits passés, mais la reconnaissance d’une vie entière dédiée à l’excellence et au rayonnement de la Guinée.
Je tiens à préciser ma pensée avec la plus grande clarté : ma démarche n’est ni un acte de mépris, ni une volonté d’effacer le passé. Retirer le nom du feu Général Lansana Conté de ces édifices civils est, au contraire, un acte de respect pour son identité profonde. Le Général Conté était avant tout un soldat, un homme de terrain. Sa place n’est pas dans un amphithéâtre ou sur une pelouse, mais au cœur de la défense nationale. Je propose donc que la nation s’honore en attribuant son nom à un grand camp militaire ou à une académie de défense. C’est là, parmi ses frères d’armes, que sa mémoire sera la plus digne et la plus respectée.
Mon ambition à travers ce plaidoyer est simple : sortir notre toponymie de la politique transitoire pour l’ancrer dans le mérite éternel. En séparant les domaines du savoir, de l’art, du sport et de la défense, nous offrons à la jeunesse guinéenne une cartographie claire de l’excellence. Le savant à l’école, l’artiste au Palais, le champion au stade et le général à la caserne.
Je suis convaincu que la refondation de notre État passe par cette réorganisation de nos symboles. C’est en célébrant ceux qui nous unissent, Camara Laye, Fodéba Keïta, Chérif Souleymane, pour ne citer que ceux-là pour le moment, que nous bâtirons une cohésion nationale indestructible. Je demande donc aux autorités du pays d’écouter cet appel de la raison et de l’histoire. Donnons à la Guinée les visages de son génie. Pour que demain, chaque Guinéen puisse marcher la tête haute, porté par le souffle de ses géants.
Aliou Barry
Directeur du Centre d’Analyse et d’Études Stratégiques de Guinée (CAES)

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