Eli Kamano: " Mamadi Doumouya est en train de construire une monarchie"
Cela fait cinq mois que l’artiste guinéen Elie Kamano, auteur-compositeur, est sans nouvelles de ses proches en Guinée.
Il accuse le pouvoir de Mamady Doumbouya d’être derrière leur disparition. Depuis son exil, Elie Kamano affirme que son opposition au régime expliquerait ces événements. L’ancien proche de Mamadi Doumbouya appelle la communauté internationale à exercer davantage de pression sur Conakry.
La situation en Guinée diffère de celle des pays de l’AES. C’est ce qu’affirme aussi Elie Kamano, ex-proche du président Mamady Doumbouya et soutien des militaires sahéliens. Le reggaeman a chanté à la gloire d’Ibrahim Traoré et produit un clip intitulé « Hymne de l’AES ». Malgré les restrictions des libertés dans ces trois pays, il dit avoir été séduit par le projet souverainiste du Burkina Faso, du Mali et du Niger. Entretien...
DW : Elie Kamano, bonjour !
Elie Kamano : Bonjour !
DW : Vos proches ont été enlevés en novembre dernier. Les Nations unies ont exprimé leur inquiétude et demandé leur libération. Avez-vous de leurs nouvelles ?
Elie Kamano : Jusque-là, je n'ai pas de nouvelles de mes enfants, ni de mon jeune frère qui est gendarme de son état. Depuis qu'ils ont été enlevés le 6 novembre à 4 h du matin à mon domicile, ils étaient cinq en tout. Le plus petit a sept ans. Donc, je pense qu'à cause de son âge, ils ont décidé de relâcher le plus petit. Il y a deux de mes enfants biologiques, un neveu à moi et mon jeune frère qui est gendarme. Il n'y a aucun doute que c'est la milice de Mamadi Doumbouya qui a enlevé les membres de ma famille à cause de mes prises de position.
DW : Savez-vous où ils sont ? Donc, vous n'avez aucune communication avec eux ?
Elie Kamano : Aucune communication. Aucune jusque-là. Je ne sais même pas où ils sont. Je ne sais même pas s'ils sont en vie, dans quel état ils sont.
DW : Que dit le pouvoir à propos de leur disparition ?
Elie Kamano : Le pouvoir ne nous dit rien, c'est le même refrain. C'est la même chose avec les autres disparitions. Quand un État préfère garder le silence ou utilise le silence comme étant la réponse à donner à un peuple qui est censé être protégé et sécurisé par lui, c'est très inquiétant.
DW : Est-ce que vous craignez en fait pour l'intégrité physique de vos proches disparus ?
Elie Kamano : Quand on voit le sort réservé aux autres qu'ils n'ont pas pu enlever, peut-être à l'insu du peuple, mais quand on voit le sort réservé à ces autres, franchement, je crains. Tous les jours, je crains. Et je me demande ce qui peut bien pousser ces gens-là à s'attaquer aux enfants, aux mineurs. Des enfants qui n'ont rien à voir avec mes prises de position.
DW : Donc vous considérez que la disparition de vos proches est liée à vos prises de position vis-à-vis du pouvoir de Conakry ?
Elie Kamano : Naturellement, naturellement. Cela ne peut qu'être lié à ça. Parce que moi, en âme et conscience, avant même que mes enfants ne soient enlevés, je sais combien de fois ils ont tenté de m'atteindre dans les différents pays où je me suis retrouvé. Tout cela n'a pas marché, ça a échoué et ça s'est soldé par un échec. Donc, voilà pourquoi ils se sont dit : "Beh écoutez, la seule solution, il faut s'en prendre à ses enfants !"
DW : Pour vous, c'est une forme de chantage ? C'est pour vous faire chanter ?
Elie Kamano : Naturellement, c'est pour me faire chanter. Peut-être qu'ils s'attendaient à ce que j'abdique, qu'ils s'attendaient à ce que j'abandonne, à ce que je courbe l'échine autour du CNRD ou derrière le CNRD afin d'obtenir une clémence ou une grâce du président par rapport à mes enfants.
Peut-être que c'est cet échange qu'ils attendaient. Mais pour moi, on ne peut pas enlever les enfants qu'on est censé sécuriser et protéger, pour des prises de position de leur père, et attendre que leur papa revienne aux meilleurs sentiments, ou bien soit un laquais qui va se mettre à votre disposition.
DW : Le scrutin présidentiel a eu lieu, des opposants n'ont pas participé. Des partis politiques ont été dissous et on est sans nouvelles de critiques du pouvoir, Foniké Mengué et Mamadou Billo Bah. Est-ce que votre regard a changé, même si vous avez dénoncé les conditions de participation du scrutin ? Il y a des Guinéens qui ont quand même voté pour Mamadi Doumbouya.
Elie Kamano : Vous pensez qu'il y a des Guinéens qui ont voté ? On a vu ce qu'il s'est passé. Vous pensez que Mamadi Doumbouya a eu 86 % ?
Chaque fois que Mamadi Doumbouya et son clan font une manifestation, s'ils ne sortent pas l'argent des caisses de l'État pour mobiliser les gens dans les quartiers, vous ne verrez pas plus de 1 000 personnes.
Moi, jusqu'à preuve du contraire, ce mec n'est pas légitime, il n'est pas populaire, il impose son pouvoir par les armes. Je sais les causeries qu'on avait lui et moi, les échanges qu'on avait.
Maintenant, mon regard ne peut pas changer. Si Mamadi Doumbouya fait un rétropédalage par rapport à tout ce qu'il a eu à tenir comme engagement, il rentrera dans le panthéon de l'histoire, car il n'est pas trop tard. Il a construit, il est en train de construire une monarchie, le despotisme, la corruption, le mensonge d'État et tout. C'est ce qui a provoqué aujourd'hui la crise de liquidités dans notre pays.
DW : Pour revenir à vos proches, qu'espérez-vous de la communauté internationale ? Vous attendez plus d'engagement ?
Elie Kamano : Moi, je suis très déçu de la communauté internationale. Je suis très déçu parce que je ne peux pas comprendre que sur les questions d'enfants, la communauté internationale ferme les yeux, alors que ce sont les enfants, la couche la plus protégée au monde. Mais je ne peux pas comprendre qu'elle se limite seulement à faire des déclarations et s'arrête là.
Moi, je ne comprends pas. Aujourd'hui, Mamadi Doumbouya s'appuie justement sur le laxisme de la communauté internationale pour continuer à dérouler son programme, à kidnapper et enlever les gens. Il a déclaré la guerre à tout le monde. Il a ouvert des fronts avec les acteurs politiques, avec la société civile, avec les artistes, avec tout le monde. Et quand c'est comme ça, la longévité de votre pouvoir ne tient qu'à un fil.
"Je préfère défendre les pays de l’AES qui font face à des menaces extérieures"
DW : D'après ce que j'ai lu, c'est que c'est la non-tenue de sa promesse, entre autres sur la durée de la transition, qui a fait que vous avez commencé à vous en éloigner.
Elie Kamano : Il n'y a pas que la durée de la transition. Vous savez, la durée de la transition dépend aussi des actes que vous posez. C'est ça aussi, parce qu'il y a des transitions qui peuvent durer plus longtemps que prévu. On ne parle pas de ça, on parle des actes antidémocratiques que ces gens avaient commencé à poser. Et là, moi je dis : je suis un homme de valeurs et j'ai des principes. Mes valeurs ne sont pas négociables pour moi.
Je ne peux pas combattre un régime comme celui d'Alpha Condé, que nous trouvions d'ailleurs correct à l'époque… mais qui n'a jamais fermé les médias, n'a jamais enlevé des opposants, n'a jamais kidnappé ni assassiné des gens, des opposants.
Donc, je ne peux pas comprendre qu'on vienne nous dérouler une charte, un programme basé sur dix points, et qu'on nous dise qu'on va combattre l'injustice, l'inégalité dans le pays, le repli identitaire, le népotisme, la corruption… et que vous repreniez l'histoire de la façon la plus grave et la plus dangereuse.
Donc, je me suis dit : attention, je ne peux pas combattre un régime comme celui d'Alpha et venir soutenir et faire l'apologie d'un autre que j'ai soutenu au départ, l'aider à tuer, kidnapper, enlever les Guinéens et tuer toutes les valeurs et tous les acquis pour lesquels on s'est battu sous le régime d'Alpha. Voilà pourquoi j'ai pris mes distances.
DW : Certains Guinéens vous reprochent un manque de cohérence sur cet aspect-là. Ils vous reprochent de dénoncer ce qui se passe en Guinée avec Mamadi Doumbouya. Mais ils disent en même temps que vous soutenez des pouvoirs militaires.
Elie Kamano : Avant l'existence de l'AES, je suis panafricain. Et dans mes chansons, vous retrouverez toujours cette fougue : j'ai demandé l'unité africaine, la souveraineté africaine, et j'ai dénoncé les dictateurs africains.
Alors pour moi, le cas de ces gens et celui de la Guinée sont diamétralement opposés, parce qu'une transition a des objectifs précis. Notre transition n'est pas essentiellement sécuritaire, elle est essentiellement socio-politique, en Guinée. Nous ne sommes pas en guerre, nous ne sommes pas menacés par des terroristes. Nos frontières ne sont pas menacées. Ces gens dans l'AES, encore une fois, la seule chose qui m'amène à les soutenir, je ne parle pas du contenu…
DW : Oui, parce que justement, Elie Kamano, dans les pays de l'AES, il y a des interpellations, des arrestations, parfois des disparitions, un peu comme en Guinée.
Elie Kamano : Encore une fois, je reviens sur leur cas : ce qui se passe chez eux, je ne défends pas l'arbitraire, je ne le ferai pas. Je ne défends pas l'injustice. Mais s'il y a une similitude entre les actes, les faits, les enlèvements et tout, je préfère encore défendre un régime qui se défend par rapport aux menaces extérieures auxquelles il fait face tous les jours, par rapport à la Guinée…
DW : Elie Kamano, quitte à ce que des gens dans l'AES soient arrêtés, interpellés, réquisitionnés, vous soutiendrez cela tout de même, pour des raisons sécuritaires ?
Elie Kamano : Est-ce que moi je suis de la sécurité intérieure de l'AES pour vous dire pourquoi ces gens sont interpellés ? Est-ce que je suis là pour ça ? Est-ce que j'ai cette possibilité de le dire ? Non.
Je vais vous dire le point commun entre ces gens et moi : c'est la souveraineté politique, la souveraineté militaire et la souveraineté économique de l'Afrique. Ce qui me lie à ces gens, c'est la souveraineté qu'ils expriment et à laquelle ils tiennent. Les comportements ou actes qui se passent là-bas, chez eux, ils sont mieux placés pour défendre et justifier les actions posées par certaines personnes qu'ils estiment être des contre-révolutionnaires ou des personnes qui s'associent à des terroristes pour attaquer leur pays.
DW : Qu'avez-vous pensé de ces deux blocs AES et Cédéao, sachant que vous prônez l'unité ? N'est-ce pas là aussi une forme de dislocation du continent ? Vous avez eu mal pour cette division ?
Elie Kamano : J'ai eu très, très mal. Si la Cédéao n'a pas été capable d'être à la hauteur des attentes de ces pays qui se sentent menacés, c'est leur droit de dire : « nous ne sommes plus dans cette organisation dans laquelle on ne se sent pas en sécurité ».
Moi, je veux bien une entité ou une instance au sein de laquelle les Africains pourraient être souverains, indépendants et libres de décider de leur continent, de leur avenir, et de ce qu'ils voudront imprimer comme modèle de développement, par rapport à la sécurité, à la gouvernance, à l'économie, à leur peuple. Moi, c'est ça mon combat. Le jour où les deux camps vont se rapprocher, c'est-à-dire que la Cédéao acceptera de prendre en compte les réalités vécues par les autres, franchement, c'est tout ce que nous attendons.
DW : Elie Kamano, merci !
Elie Kamano : Merci à vous !

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