Octobre 1958 - octobre 2019: méritons nous de célébrer l’indépendance guinéenne ? ( Tribune )

Octobre 1958 - octobre 2019: méritons nous de célébrer l’indépendance guinéenne ? ( Tribune )
0 commentaires, 6 - 10 - 2019, by admin

Par Goïkoya Kolié, juriste

D’entrée de jeu, nous jugeons primordial de choquer nos lecteurs par des formules dures, de nature à soutenir que dans l’état de délabrement actuel du pays, les Guinéens ne méritent pas de célébrer quoique ce soit le 02 octobre. En langage élémentaire, nous disons : Célébration? Non. Travail et dur labeur? Oui.
Que célébrons-nous lorsque nous sommes colonisés par les immondices? Que célébrons-nous lorsque nous sommes plongés dans l’obscurité? Que célébrons-nous lorsque l’avenir s’annonce encore plus sombre que le présent, dans un scénario où nos leaders politiques, futurs dirigeants du pays, pactisent avec des puissances étrangères pour accéder au pouvoir, en octroyant en gage nos ressources naturelles, qui sont l’avenir des générations futures? Que célébrons-nous lorsque nous parlons la langue du colon dont nous tentons désespérément d’échapper? Que célébrons-nous lorsque nous avons honte de valoriser nos cultures, nos valeurs et nos religions traditionnelles? Que célébrons-nous lorsque nous nous rejetons nos noms au profit de ceux de nos bourreaux?
Que célébrons-nous lorsque nous attendons que ce soit un laboratoire de la colonie du Sénégal qui nous confirme l’existence chez nous d’une épidémie (Ebola) farouchement meurtrière? Que célébrons-nous lorsque notre économie est extravertie, orientée vers les puissances coloniales? Que célébrons-nous lorsque notre jeunesse ne rêve que de fuir un pays, qu’elle considère un enfer sur terre?

Dans les conditions optimales du minimum vital, la Guinée serait aux anges de célébrer 61 ans d’indépendance. Cependant, au regard du bilan extrêmement négatif de notre indépendance, l’heure n’est pas aux célébrations.
Des pays comme Singapour (indépendant le 9 août 1965), Malaisie (indépendante le 16 septembre 1963), Vietnam (décimé par la guerre de 1955 à 1975), Rwanda (génocide 1994), qui ont arraché cette indépendance quelques années après nous, à l’exception bien entendu du Vietnam, et qui ont réussi à se hisser à un niveau de transformation qualitative (appelé développement), supérieur au nôtre, ont des motifs raisonnables de célébrer leur indépendance.
Le bilan catastrophique de la Guinée lui nie cette légitimité de pavoiser et de chômer ainsi une journée de travail. La présente réflexion vise à surligner les multiples raisons qui expliquent aux Guinéens qu’ils ne méritent pas de célébrer une indépendance jamais acquise. En plus du rôle des envahisseurs coloniaux, nous pensons que les Guinéens sont à des degrés différents collectivement responsables de l’état de leur pays. Nombre de Guinées ont naïvement participé à des complots visant à déstabiliser leur pays avec la promesse d’en faire une démocratie. Naïvement, par ce que dans les faits, les forces prédatrices avec lesquelles ils pactisent n’ont cure de la démocratie nulle part en Afrique. Cette attitude collaborationniste qui a déjà fait du tord à notre continent de l’esclavage à maintenant, continue à guider les leaders politiques (toutes mouvances confondues : de la classe dirigeante à l’opposition, en passant par les leaders de la société civile) de notre pays.
À ce niveau, nous voulons insister sur l’identité des collabos, il s’agit de tous le leadership guinéen et africain. Nos illustres traitres sollicitent l’ingérence étrangère dans nos affaires intérieures, dans le but de se maintenir au pouvoir ou d’accéder au pouvoir. Cette alliance démoniaque explique en grande partie la déchéance de notre indépendance et nous nie toute légitimité de célébrer une indépendance restée virtuelle. Il serait peut-être temps pour nos leaders politique d’observer ce qui se peaufine outre-Atlantique, pour constater la gravité du fait de recourir à l’ingérence étrangère. En tous cas, les États-Unis d’Amérique, première démocratie sur terre trouve qu’il est éthique de mettre des enfants dans des cages, et contre nature de solliciter l’aide d’un pays étranger. C’est le sacrilège de Donald Trump et le congrès de son pays tente actuellement de le destituer pour ce crime de haute trahison de profanation de la démocratie américaine.
L’indépendance politique
Le non du 28 septembre 1958 devait aboutir à la création d’un État souverain et indépendant, s’appuyant sur la plus belle formule qu’il soit: la liberté dans la dignité et non à la richesse dans l’esclave. Volontairement, nous choisissons d’omettre le mot pauvreté. Bien que M. Sékou Touré se serait contenté de la liberté dans la pauvreté, nous disons, 61 ans plus tard, que nous exigeons de nous-mêmes, une indépendance pleine et entière dans la dignité et l’opulence ostentatoire.
Que la présidence de M. Touré ait été émaillée de sabotages par Charles de Gaulle est un fait avéré. Que le vieux colonisateur français ait été frustré par un ton péremptoire et profondément ressenti, lui demandant de mettre un terme à un éhonté crime contre l’humanité, un crime contre tous les prétendus principaux moraux dont l’Europe se dit chantre, et qu’en raison de sa faiblesse de caractère, il ait décidé de sévir contre la Guinée, ses populations et son leader est aussi un secret de polichinelles. Il y a eu effectivement de multiples tentatives de renversement par la force du président Guinéen.
La France du régime de Charles de Gaulle a évidemment été à l’origine d’odieux crimes de sang et de crimes économiques contre la Guinée. Les complots de cinquième colonne contre Sékou Touré n’ont pas tous été une fiction de l’imaginaire du président Guinéen. Le pays a été effectivement attaqué à de multiples reprises, pour tenter de liquider un obstacle sur le chemin du néocolonialisme qui devait logiquement se succéder au colonialisme. Il y’eut agression militaire avec implication portugaise et attaques de faux billets.
Il est tout aussi indéniable qu’il y’eut autour du président Touré, une forme de prudence et de méfiance excessive que ses détracteurs qualifieront de paranoïaques. Du fait de ce climat de méfiance, de nombreux militaires, civils et innocents trouveront la mort, alors que de nombreux autres seront torturés dans les geôles du régime. Cela étant dit, il serait d’un point de vue intellectuel, malhonnête de ne pas attribuer l’échec de l’administration Touré aux efforts conjugués des services secrets français, sur ordres directs du général déserteur, dans un pernicieux dessein de nuire à la Guinée, de maintenir ses populations dans l’indigence comme c’est d’ailleurs toujours le cas aujourd’hui. Il est également allégué que les services secrets américains auraient apporté de l’aide à leurs cousins français, dans le même démonique dessein de punir la Guinée, pour avoir choisi d’être libre et indépendante.
La question sur laquelle nous ne réfléchissons pas assez en Afrique, c’est évidemment les raisons qui poussent des puissances étrangères à se liguer contre un pays, ses populations et ses dirigeants. Nous nous contentons des explications et justifications futiles qu’ils nous fournissent dans une fallacieuse rhétorique de flagrants mensonges. Ils prétendent agir pour l’instauration d’un État de droit, la démocratie, les libertés politiques et toute la litanie des fourberies coloniales habituelles.
Il est pressant de porter attention à ces justifications afin de rechercher par nos propres moyens, les raisons qui expliquent le fait qu’en allant piller les richesses de l’Afrique, et y commettre à la fois un génocide culturel et humain, (à la suite d’un consensus à cet effet à Berlin 1884-1885), qu’on nous enfonce au travers la gorge : des missions de civilisation et d’évangélisation et de nos jours, des missions de démocratisation.
La Guinée de Sékou Touré n’a jamais réussi à jouir pleinement de cette indépendance. Les ennemis du premier président guinéen s’emploieront à faire de lui un dictateur. Comble d’ingéniosité, ils convaincront ses propres concitoyens de cette création. À titre personnel, un de mes oncles est tombé dans les mains de la milice de Sékou Touré, est-ce une raison suffisante de valider le tyran ainsi inventé? De nombreuses années après l’assassinat de son frère, de nombreuses années après la mort subite et suspicieuse de président Sékou Touré, je n’ai jamais ressenti la moindre amertume chez mon père à l’égard du président Touré, par rapport à la tragique fin de Doro Kolié.
L’indépendance économique
Contexte continental

De sérieux doutes persistent quant à l’indépendance politique des pays africains. Les colons européens sont physiquement remplacés à la tête de nos États par des colons noirs. L’ingéniosité coloniale a été de ligoter les pays colonisés, candidats à l’indépendance, dans des formules économiques archaïques qui allaient les maintenir dans des liens de dépendance économique pour des décennies encore. Le régime de Gaulle fera particulièrement preuve de génie dans la fabrication des traités militaires, économiques et monétaires secrets qui allaient donner naissance à des États pauvres et très endettés.
Le stratagème se révèlera dévastateur pour les jeunes économies des pays africains. À l’instar de la formule appliquée à Haïti en 1804, où, les victimes de l’esclavage français devraient dédommager ceux qui leur ont privé de toute humanité, les colonies françaises devront payer à la puissance coloniale, une colossale dette coloniale. Dans cette justice de talion, où les seuls yeux crevés et les seules dents arrachés seront toujours ceux des victimes de l’extrême cruauté coloniale européenne, les pays africains sont encore pris à la gorge par des dettes inventées de toutes pièces.
Contexte national
Au niveau national, plusieurs indices indiquent que la Guinée est une colonie de l’économie libérale mondiale. C’est d’ailleurs le dénominateur commun des économies de tous les pays tributaires des institutions financières internationales et de leurs suicidaires injonctions , de l’OCDE, de l’aide dite publique au développement (nous savons que dans les faits, cette aide sert à développer les entreprises des pays donateurs dans les pays bénéficiaires, et nous savons également à travers le régime de François Hollande, que dans le cas français : la solde, les vacances, les frais d’évacuation et de soins des soldats français déployés en Afrique sont tous comptabilisés dans cette aide); et enfin, toute nos dettes.
Pour un pays étrangler par des matières premières comme la Guinée, l’indépendance économique passe immanquablement par la transformation sur place de ses matières premières en produits finis. C’est ce processus qui donne de la plus-value à la ressource et permet à l’État de remplir ses caisses. On ne peut espérer que nos partenaires nous transfèrent leurs technologies. Aucune puissance technologique ne le fera de plein gré. La raison est simple. Il faut l’intégrer dans nos têtes. Un transfert de technologies est une énorme perte de revenus pour le pays développé. Cette réalité est au cœur de la guerre commerciale entre la Chine et les États-Unis au sujet de la technologie 5G du géant asiatique Huawei.
Le transfert de technologie s’arrache dans des rapports de force exempts de pitié et de sentiment, dans les contrats. La signature de chaque contrat d’exploitation d’un minerai doit être subordonnée à des clauses précises et particulières qui obligent le bénéficiaire à transférer la technologie utilisée dès le début du projet, sous peine de résiliation unilatérale et immédiate, sans autre avis. C’est à ce prix que la Chine, pays pauvre, surpeuplé et moqué par tous, est devenu en 40 ans, 1977-2017 première puissance économique mondiale. À noter que l’exploit chinois a été réalisé par l’Occident en 200 longues années, avec l’apport de l’esclavage et de la colonisation.
Le développement économique passe par le rejet de la vision économique des puissances dont la survie économique dépend de la paupérisation de notre pays, notre continent. Notre développement passe par une vision économique endogène répondant à nos besoins et nos intérêts. Cette vision a nécessairement une implication politique qui lui est inhérente. Ce volet politique exige de s’affranchir également des visions politiques de nos partenaires traditionnels. Il ne revient pas à la France, à l’UE, ou les USA de juger de la validité de notre démocratie ni de ses élections. Ils ne les reviennent pas de juger de la validité de notre constitution.
Les Guinéens doivent prendre conscience qu’avec ou sans Alpha Condé, ils sont tenus de réformer leur vision constitutionnelle en profondeur, ce qui redéfinirait les responsabilités et surtout les devoirs des citoyens afin de les sortir des ravages des droits politiques et démocratiques excessifs que la constitution actuelle autorise et qui nuisent au développement du pays. Cette constitution devra doter le pays des outils de transformation de la société et le débarrasser du désordre démocratique issu d’une constitution calquée sur le modèle européen qui s’est révélé contreproductif, inadéquat et incompatible avec nos valeurs, nos intérêts et nos besoins.
Cette réforme doit commencer par le temps de travail et horaire de travail. Pour un pays comme la Guinée, où tout est urgence et priorité à la fois, un pays où tout est à construire, il est illusoire de penser le bâtir, dans les délais records asiatiques, en travaillant 8 heures par jours et 40 heures par semaine. Si les Guinéens veulent célébrer dans la dignité, le mérite et la fierté le 2 octobre 2058, ce trentenaire de cette indépendance se prépare dès aujourd’hui. Il faut travailler un minimum de 60 heures par semaine et temps régulier, travailler le samedi et au besoin le dimanche. C’est au bout de cet effort que la Chine, le Singapour, la Malaisie, le Vietnam et aujourd’hui le Rwanda sont devenus des forces économiques admirées.
Envahis par le sentiment qu’au regard du bilan déprimant et déshonorant des 61 dernières années, il est devenu immoral de célébrer une indépendance finalement jamais acquise pleinement, nous suggérons un moratoire de 38 ans sur les fastueuses célébrations du 2 octobre. Nous suggérons de mettre à profit ce temps, pour se donner les moyens d’atteindre des objectifs de développement qui nous rendront fiers de nous dire indépendants au matin du 2 octobre 2058.
Ce jour-là, les Guinéens ne rêveront plus d’aller vivre ailleurs, car entre-temps, ils auraient fait de leur pays, un Singapour, une Corée du Sud, un Japon africain. Le rêve est tout à fait à la hauteur des moyens, des ressources et des compétences dont dispose la Guinée. Le défi réside dans la volonté patriotique politique d’agir dans l’immédiat.

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