4 juillet 1985: 41 ans après, que faut il retenir du coup de Diarra Traoré?
Par Minkael Barry
Ce 4 juillet 2026 marque le 41? anniversaire d’un des épisodes les plus douloureux de l’histoire contemporaine de la Guinée : la tentative de coup d’État du colonel Diarra Traoré contre le président Lansana Conté, dans la nuit du 4 au 5 juillet 1985.
Le 3 avril 1984, une semaine après la mort du président Ahmed Sékou Touré, c’est la voix du capitaine Facinet Touré, alors inconnu du grand public, qui annonce sur les ondes de « La Voix de la Révolution » la prise du pouvoir par l’armée guinéenne sous la bannière du Comité militaire de redressement national (CMRN). Il sera aussi, dans les jours suivants, celui qui lira plusieurs des communiqués officiels du nouveau pouvoir.
Le 18 décembre 1984, un remaniement rebat les cartes du pouvoir militaire. Lansana Conté annonce vouloir « couper les branches pourries » et supprime le poste de Premier ministre : Diarra Traoré est rétrogradé ministre d’État chargé de l’Éducation nationale, tandis que le capitaine Facinet Touré est élevé au rang de ministre d’État chargé des Affaires étrangères et de la Coopération internationale. Plusieurs commentateurs y ont vu, avec le recul, un facteur ayant pu nourrir la frustration de Diarra Traoré dans les mois qui ont suivi une lecture qui reste toutefois une interprétation, et non un fait établi.
Le jeudi 4 juillet 1985, alors que Lansana Conté a rejoint Lomé pour le sommet de la CEDEAO qu’il présidait, un reportage de Jeune Afrique signé par le journaliste Sennen Andriamirado republié par certains sites d’archives raconte qu’à 22 heures, des techniciens de la radio guinéenne, installée en bord de mer à Conakry, voient surgir dans leurs studios un groupe de miliciens et de policiers armés, conduits par le colonel Diarra Traoré et le capitaine Mamadi Bayo, ancien chef de la milice sous Sékou Touré. Diarra Traoré fait diffuser une déclaration préenregistrée annonçant la dissolution du CMRN et la création d’un « Conseil suprême d’État », avertissant que toute résistance serait réprimée « avec la dernière rigueur ».
L’opération échoue rapidement : selon ce même récit, Diarra Traoré ne disposait pas de troupes propres, et les camps militaires restaient aux mains d’officiers fidèles à Lansana Conté. Informé du complot, le président interrompt ses activités à Lomé et regagne Conakry dès le lendemain, vendredi 5 juillet, dans l’après-midi. La résistance, organisée dans l’intervalle par plusieurs officiers loyalistes autour du commandant Ousmane Sow et du capitaine Mamadou Baldé, se mue en liesse populaire à l’annonce du retour du président, et l’ordre est rétabli en quelques heures.
Il faut souligner que la version d’un véritable coup de force reste, aujourd’hui encore, celle que retiennent une grande partie des témoins de l’époque et des autorités successives : pour ces derniers, la préméditation de Diarra Traoré est établie par la diffusion même de la cassette, par l’irruption armée à la radio et par la proclamation d’un nouveau pouvoir. D’autres témoins, on le verra plus loin, contestent cette lecture.
Les jours qui suivent sont marqués par une vague de représailles d’une ampleur inédite. Plus d’une centaine de personnes civiles et militaires auraient été arrêtées, certaines rouées de coups, un traitement dont plusieurs ne seraient pas sortis vivants. Des dizaines d’officiers et de sous-officiers, ainsi que des dignitaires détenus depuis le régime précédent, sont exécutés sans jugement.
Des familles considérées comme proches de Diarra Traoré sont chassées de leurs habitations par des hommes armés et des civils se réclamant du pouvoir en place, et leurs biens sont pillés ou confisqués. Ces violences ont, à l’époque, suscité l’inquiétude d’organisations internationales de défense des droits humains.
Le président Lansana Conté lui-même, dans un discours prononcé lors d’un meeting le dimanche 7 juillet, avait durci le ton envers son ancien Premier ministre : ceux qui voudraient le défendre, avait-il averti, devraient le faire vite, car il serait bientôt trop tard.
Un premier signe d’apaisement institutionnel survient le 22 décembre 1985, lorsque Lansana Conté écarte du gouvernement plusieurs officiers du CMRN jugés responsables des débordements. Puis, le 10 février 1990, une ordonnance présidentielle d’amnistie et d’indemnisation des victimes est adoptée, complétée par un décret d’application le 9 mai 1990.
Parmi les voix qui ont le plus contribué à documenter cette page sombre figure celle d’El Hadj Ibrahima Sory Dioumessy, ancien commissaire de police et magistrat, devenu président du collectif des associations regroupant les victimes du 4 juillet 1985. Lui-même arrêté et interrogé à l’époque, il a témoigné publiquement à plusieurs reprises sur les épreuves subies par les détenus.
Dans une interview accordée à Évasion TV, il conteste la version officielle selon laquelle Diarra Traoré aurait réellement tenté de renverser Lansana Conté cette nuit-là. Il avance une lecture différente des événements, évoquant l’arrivée de troupes étrangères à Conakry quelques jours avant le 4 juillet et mettant en cause la responsabilité de l’ancien président de l’Assemblée nationale, Amadou Damaro Camara, qu’il accuse d’avoir lui-même fait diffuser la cassette enregistrée par Diarra Traoré.
Il s’agit là d’une thèse minoritaire et contestée, qui n’est corroborée ni par le récit contemporain de Jeune Afrique, ni par la version de plusieurs autres acteurs de l’époque mais qui illustre la persistance, quatre décennies après, de zones d’ombre non résolues sur cet épisode. Sur le plan de l’indemnisation, plusieurs voix estiment que le dossier reste, aujourd’hui encore, insuffisamment réglé pour de nombreuses victimes.
Quarante et un ans après, plusieurs versions concurrentes de cette nuit continuent de circuler. Amadou Damaro Camara, arrêté puis emprisonné plus de trois ans dans cette affaire, a livré en 2019 sa propre version dans un livre-témoignage, comprenant des passages sur l’arrestation nocturne et la disparition de Diarra Traoré et de ses compagnons, entre le 6 et le 7 juillet 1985 un récit qui, lui non plus, ne fait pas consensus. Facinet Touré, de son vivant, avait appelé à une concertation nationale pour établir la vérité sur cette page de l’histoire guinéenne un appel resté, à ce jour, sans suite formelle.

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