Brigade de l’Insalubrité, recrutement massif : Aboubacar Camara ou l’art de masquer l’inaction par les annonces
Nommé ministre de l’Énergie, de l’Hydraulique et des Hydrocarbures dès février 2024, il a ensuite été reconduit ministre de l’Hydraulique et des Hydrocarbures en juillet 2025, avant d’hériter du portefeuille de l’Assainissement dans le second gouvernement Bah Oury à compter de février 2026. Plus de deux ans aux commandes des secteurs de l’eau et de l’environnement. Deux ans pendant lesquels les caniveaux de Conakry ont continué de se boucher, les ordures de s’accumuler, et des familles de se noyer.
Le lundi 8 juin 2026, alors que la saison des pluies est déjà bien entamée, le ministre Aboubacar Camara convoque les médias pour annoncer fièrement le recrutement futur d’une « armée » d’agents d’assainissement. Une annonce certes spectaculaire… mais qui arrive avec une saison de retard, au moins.
Avant de parler de recrutements futurs, il convient de rappeler un fait précis et documenté que le ministre préfère ne pas évoquer. Le 26 septembre 2025, le gouvernorat de la ville de Conakry a officiellement reçu un important lot d’équipements d’assainissement, composé de camions bennes et de tractopelles, censé renforcer la flotte existante pour mieux couvrir la capitale et ses communes. La cérémonie s’est tenue en présence du ministre de l’Hydraulique et des Hydrocarbures, Aboubacar Camara lui-même.
La question qui s’impose alors, et que personne dans la communication officielle ne semble vouloir poser : où sont passés ces engins ?
Qu’ont-ils ramassé entre septembre 2025 et juin 2026 ?
Si ces camions avaient tourné à plein régime pendant ces mois, les quartiers de Conakry seraient-ils dans l’état catastrophique que les premières pluies ont révélé au grand jour ?
L’acquisition de matériel n’est pas une politique d’assainissement. C’est un point de départ. Et si ce point de départ n’a produit aucun résultat visible neuf mois plus tard, c’est que quelque chose a profondément dysfonctionné dans le pilotage du secteur sous la supervision directe du ministre Camara.
La réalité s’est rappelée au ministre avec la brutalité des premières pluies. Alors que les premières pluies de la saison ont mis en évidence l’accumulation des ordures dans plusieurs quartiers de la capitale, les autorités ont annoncé avoir identifié plus d’une centaine de zones à risque d’inondation. Ce n’est pas une découverte scientifique. C’est la confirmation que rien n’avait été anticipé et que les camions offerts en grande pompe en septembre 2025 n’ont pas suffi à changer la réalité du terrain.
Une réunion d’urgence tenue fin mai entre le ministère et l’ANGUCH a révélé une situation alarmante : des dizaines de sites critiques recensés à travers le Grand Conakry, une écrasante majorité classée à risque élevé, et des milliers de ménages directement exposés aux inondations. Ces résultats accablants ne sont pas le fruit de catastrophes imprévisibles : ils sont le résultat d’années de négligence et d’incompétence dans la gestion des infrastructures de drainage. Et le ministre Aboubacar Camara, acteur majeur de la politique hydraulique depuis 2024, porte une responsabilité directe dans cette situation.
À chaque saison des pluies, le même scénario se répète dans plusieurs quartiers de Conakry : routes impraticables, maisons inondées, circulation paralysée et habitants contraints de vivre les pieds dans l’eau. Pour plusieurs habitants, le problème ne vient pas uniquement de la pluie, mais aussi et surtout du manque d’entretien des caniveaux et de l’occupation anarchique de certains espaces. Ce scénario récurrent n’est un secret pour personne et surtout pas pour un ministre de l’Hydraulique en poste depuis plus de deux ans, qui a lui-même assisté à la remise des camions en fanfare l’année dernière.
Face au désastre annoncé, le ministère a tenté de sauver la face. Le ministère a lancé une opération de nettoyage, de curage et de désobstruction des caniveaux et ouvrages de drainage en mai 2026, entre vingt-deux heures et six heures du matin. Une opération de nuit, dans l’urgence, à quelques semaines des grandes pluies.
C’est l’aveu même que toute l’année précédente n’a pas servi à grand-chose. On ne cure pas les caniveaux en urgence nocturne lorsqu’on a géré le secteur avec rigueur et pédagogie sur toute une année, et lorsqu’on dispose de camions et de tractopelles depuis des mois.
À l’heure où les premières pluies s’annoncent, l’on observe déjà les dégâts liés à l’obstruction systématique des canaux d’évacuation, causée par le déversement des immondices çà et là dans la capitale. Les observateurs de la société civile le répètent depuis des années : le curage des caniveaux avant la saison des pluies n’est pas une initiative généreuse, c’est une obligation légale et quotidienne. Ce n’est non plus une séance de photos à poster sur les réseaux sociaux pour engranger des vues. Que le ministère n’ait lancé cette opération qu’à la dernière minute est une défaillance, non une prouesse à saluer.
Ce qui est particulièrement révélateur, c’est que le ministre Camara n’hésite pas à pointer du doigt les défaillances du système… sans jamais s’y inclure. Abordant la question des dépôts sauvages d’ordures observés dans plusieurs quartiers, le ministre a reconnu l’existence de nombreuses difficultés opérationnelles, soulignant notamment le manque de moyens techniques et financiers des PME de collecte, dont la plupart ne disposent que de tricycles pour assurer le ramassage des déchets. Des tricycles ! Alors que des camions bennes ont été officiellement remis au gouvernorat en sa présence en septembre dernier. La question se pose avec une acuité particulière : si les PME manquent de moyens, à quoi servent les équipements offerts par le Chef de l’État ?
Aboubacar Camara est coutumier des envolées lyriques lors de ses prises de fonction. À son installation officielle en février 2026, il avait déclaré que son action serait « ferme et déterminée », reconnaissant que des pratiques contraires à l’intérêt collectif s’étaient installées pendant des décennies, et promettant des réformes courageuses déployées sur l’ensemble du territoire.
Pourtant, lors de sa conférence de presse du 8 juin 2026, le ministre a lui-même reconnu que le secteur de l’assainissement souffre de plusieurs décennies de sous-investissement, aggravées par l’absence d’infrastructures adaptées. Ce constat, il le livre comme s’il venait d’arriver au pouvoir, comme si ces « décennies de sous-investissement » ne couvraient pas aussi la période pendant laquelle il était aux commandes. Entre les discours et les actes, il y a un fossé que les habitants de Matoto, Ratoma, Gbessia, Dixinn et Lambanyi paient de leurs biens et parfois de leur vie.
Dans sa sortie médiatique du 8 juin, le ministre insiste longuement sur le « comportement » des Guinéens et le « déficit de civisme ». Une rhétorique commode, mais intellectuellement inacceptable. Et surtout, ce n’est pas la première fois. Lors d’une opération de curage en mai 2026, le ministre avait déjà lancé aux populations : « Ce ne sont pas des diables qui viennent déposer les ordures dans les caniveaux. Ce sont des citoyens. Donc aidez-nous à sensibiliser. »
Avant d’ajouter : « Financièrement, l’État fait ce qu’il peut. Mais dans les comportements de tous les jours, si nous ne changeons pas, c’est à nos risques et périls. » « L’État fait ce qu’il peut. » Voilà un aveu de taille. L’État qui reçoit des milliards de la fiscalité nationale, qui bénéficie de l’appui de partenaires internationaux, qui a acquis des camions bennes et des tractopelles, cet État « fait ce qu’il peut » face à des ordures dans des caniveaux ?
Ce glissement de responsabilité du gouvernant vers le gouverné est la marque d’une gouvernance en faillite.
Le civisme ne se décrète pas par des agents en moto sans qu’existent des structures d’accueil des déchets, des bacs suffisants, des circuits de collecte réguliers et des infrastructures de drainage entretenues. Incriminer le citoyen pour masquer la faillite de la gouvernance du secteur ou l’incompétence, c’est inverser la relation fondamentale entre gouvernants et gouvernés.
Un ministère de l’Assainissement qui n’offre aucune poubelle publique dans les quartiers populaires, aucun circuit de collecte fiable, aucun canal d’évacuation entretenu, aucune équipe de spécialistes aguerris, n’a pas la légitimité morale de donner des leçons de civisme à ses administrés. La discipline citoyenne se construit sur des infrastructures didigne et objectives pas sur des promesses saisonnières.
Aboubacar Camara parle de « revenir aux fondamentaux ». Les fondamentaux d’un ministre de l’Assainissement, ce sont des caniveaux curés avant les pluies, des camions qui tournent toute l’année et pas seulement à la veille de l’hivernage, des ordures collectées avant qu’elles n’obstruent les drains, des agents déployés avant que les maisons ne soient inondées. Ce sont des actes pas des discours.
Les premières pluies de juin 2026 n’ont rien révélé de nouveau. Elles ont simplement confirmé ce que chaque Guinéen sait depuis des années : la capitale est livrée à elle-même à chaque hivernage.
La différence avec les années précédentes, c’est qu’aujourd’hui, nous savons précisément qui était aux commandes, depuis quand, avec quels moyens et avec quels rrésultats.
Le ministre aux mille annonces, la capitale aux mille ordures !
Nous y reviendrons dans les prochains jours
( Avec Leverificateur, partenaire de Nouvelledeguinee.com )

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