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Quand les imams font de la politique… sans jamais l’assumer

Quand les imams font de la politique… sans jamais l’assumer
0 commentaires, 22 - 7 - 2025, by admin

Par Abou Maco
Ils se veulent au-dessus des clivages, des querelles partisanes et des jeux d’influence. Ils revendiquent la neutralité, la réserve, la sagesse.
Et pourtant, dans nombre de pays d’Afrique de l’Ouest, les figures religieuses musulmanes, notamment les imams, sont devenues des acteurs incontournables de la scène politique. Pas toujours visibles, rarement assumés, mais toujours présents. Leur pouvoir est diffus, symbolique, mais redoutablement efficace.
En Guinée, leur influence n’est un secret pour personne. À chaque échéance électorale, chaque crise institutionnelle, chaque remaniement tendu, les religieux sont sollicités, consultés, ou discrètement activés. Non pas en tant que simples médiateurs — ce rôle, ils pourraient pleinement l’assumer — mais en tant que relais d’intérêts politiques. Leur langage, souvent enveloppé de références coraniques, n’en cache pas moins des prises de position qui influencent directement l’opinion publique, surtout dans les zones rurales et les quartiers périphériques.
En 2020, lors de la réforme constitutionnelle guinéenne ayant permis un troisième mandat pour Alpha Condé, plusieurs grandes figures religieuses ont appelé au « calme », à la « patience », à la « paix sociale ». Mais peu, très peu, ont osé dénoncer les violences de l'opposition, les morts civiles de la répression policière, ou même évoquer les principes de justice inscrits pourtant au cœur du message islamique. Ce silence sélectif a de quoi interroger : était-ce de la prudence ou de la complaisance ?
Le phénomène est loin d’être isolé. Au Sénégal, les confréries religieuses, très influentes dans la vie politique, ont souvent joué un rôle d’arbitre tacite lors des campagnes électorales. Une simple consigne glissée dans une déclaration publique peut y peser plus qu’un programme politique complet.
Au Mali, l’ascension de l'Imam Mahmoud Dicko en tant que figure politico-religieuse illustre jusqu’à quel point un imam peut devenir un acteur de premier plan, capable de faire tomber un gouvernement tout en récusant toute ambition de pouvoir. Une posture difficilement tenable dans les faits.
Le cas du Burkina Faso est également révélateur. Dans un contexte de crise sécuritaire aiguë et de transitions politiques successives, plusieurs leaders religieux musulmans ont été propulsés sur le devant de la scène. Là encore, leur discours oscille entre appel à la cohésion nationale et soutien implicite aux régimes au pouvoir. Le vernis spirituel vient parfois légitimer, à bas bruit, des ruptures démocratiques. Et ce, au nom d’une paix sociale promise mais rarement atteinte.
Ce paradoxe, celui d’une influence politique immense exercée au nom d’une neutralité proclamée, traduit une réalité complexe. Il serait vain de croire que les imams peuvent être totalement apolitiques dans des sociétés où religion et pouvoir ont toujours entretenu des liens étroits. Mais ce qui pose problème, c’est le flou : cette tendance à influer sans assumer, à conseiller sans responsabilité, à bénir sans engagement public clair.
Car au fond, la question n’est pas tant de savoir si les imams doivent ou non se mêler de politique. C’est leur droit en tant que citoyens, et parfois leur devoir moral en tant que guides spirituels. Mais à condition d’être transparents. D’assumer leur rôle. Et surtout de se montrer cohérents. On ne peut pas prêcher la justice dans les mosquées tout en soutenant, de fait, l’arbitraire. On ne peut pas appeler à la paix sans jamais dénoncer ceux qui l’agressent. On ne peut pas réclamer la patience aux faibles tout en s’asseyant à la table des puissants.
L’heure est venue, peut-être, d’un aggiornamento du rôle des religieux dans l’espace public africain. Le temps des contorsions hypocrites ne peut plus durer. Si les imams veulent être des acteurs de la cité — ce qui est légitime —, alors qu’ils entrent dans l’arène avec clarté, qu’ils assument leurs engagements, et qu’ils acceptent la critique comme tout autre acteur social ou politique. La foi ne peut plus être un bouclier pour échapper aux responsabilités. Pas dans une Afrique qui aspire à la lucidité, à la redevabilité et à l’intégrité.

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